Jardins d’en haut, jardins d’en bas : la corniche girondine hier et aujourd’hui
Entre Gauriac et Bourg, les rives de l’estuaire de la Gironde longent une falaise rocheuse qui émerge ici ou là de la couverture végétale. Au pied du coteau, la route permet d’embrasser la Gironde, les îles et même le rivage lointain du Médoc. On traverse des lieux-dits au nom évocateur : Roque de Thau, Roque Plisseau, Roque Pigeon, habités de quelques abris troglodytiques et de maisons en pierre de taille accompagnées de petits jardins, d’un côté ou de l’autre de la voie. L’endroit est paisible et bucolique…
Des rives laborieuses
Ils semblent avoir toujours été là, ces jardinets agrémentés de palmiers et de rosiers, délimités par de jolis murets et des clôtures métalliques. En suivant la route, ils défilent avec en arrière-plan, l’estuaire et quelques carrelets, ou bien, en tournant le regard du côté des rochers, les habitations des marins, des capitaines de navires et des carriers. Les jardins ont conquis un espace contraint entre la falaise et les eaux, entre les maisons et la voie, formant des îlots voués à la détente. Equipés de gloriettes, de tables ou de bancs, ils permettent de profiter des beaux jours et de jouir de cet estuaire majestueux, à l’ombre des arbustes fleuris.
Cette relation oisive à La Gironde est récente ; aux XVIIIe et XIXe siècles, le rivage est consacré à des activités bien plus laborieuses avec, notamment, l’exploitation de la roche de la falaise, dans des carrières à ciel ouvert ou par galeries souterraines. Les techniques de débitage par « banquette » et par « tombée » permettaient d’obtenir pierre de taille et moellon. Il faut imaginer cette myriade d’ouvriers, équipée de pics et maniant parfois la poudre explosive, et les conditions de travail, parfois au péril de leur vie. Les témoignages sont nombreux qui attestent les nuisances ainsi générées : habitations lézardées, éboulements, chemins endommagés, riverains blessés, gêne occasionnée par le transport et le dépôt des pierres… Ces dernières étaient chargées sur des gabarres au port de la Reuille ou à la Roque de Thau et transportées par voie d’eau à Bordeaux et dans tout le département.
Les carriers cohabitaient avec les charpentiers employés aux chantiers navals. En 1787, quatre de ces chantiers étaient installés à la Roque de Thau employant 15 à 20 charpentiers et ouvriers chargés du calfatage. A La Reuille, le chantier, créé par Simon Roy au milieu du XIXe siècle et repris par la famille Léglise puis par Raymond Descorps, a fabriqué jusqu’en 1987 des gabarres, yoles et autres filadières.
A la fin du XIXe siècle, la Société Fenaille et Despeaux, productrice d’une huile de pétrole destinée à l’éclairage, la Saxoléine, greffe au rocher de Marmisson à Gauriac un dépôt d’essence et de mazout. De grandes cuves sont donc installées, avec des pompes et des tuyaux qui facilitent le transvasement de pétrole, marquant fortement le paysage. L’activité a perduré jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, puis la quiétude est finalement revenue avec l’aménagement de quelques tables de pique-nique et de carrelets. C’est donc au cours du XXe siècle, avec la mutation de ces diverses activités économiques, que la corniche prend un autre visage, délaissant le travail pour s’orienter vers l’otium.
Des balcons sur l’estuaire
Pour paresser dans son jardin, il fallait habiter les belles demeures du coteau, anciennes seigneuries converties en domaines viticoles lucratifs au XIXe siècle. Depuis le plateau, planté de vignes et équipé de moulins à vent, l’estuaire se contemple. Dès le Moyen Âge, ces hauteurs dominant les eaux constituent des emplacements stratégiques. La forteresse de la Roque de Thau, cantonnée de tours, se trouva ainsi au cœur des conflits de la guerre de Cent Ans, des guerres de Religion puis de la Révolution. A partir de la fin du XVIe siècle et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, elle appartient à la famille de parlementaires bordelais Du Sault, qui contribue largement à son embellissement. Elle est ainsi dépouillée au fil du temps de ses éléments défensifs et parée d’agréments, avec ses parcs et jardins soignés. La carte de l’embouchure de la Garonne de 1759 restitue le parc boisé qui s’étendait jusqu'à la falaise, en bord d'estuaire.
Un chemin régulier reliait les bosquets les plus proches du château au bois traversé d’allées géométriques convergeant vers un carrefour et se prolongeant jusqu’à un belvédère et des terrasses qui surplombaient la Gironde. Dès le XIXe siècle, cet ensemble est transformé et les parcelles sont plantées en joualles, associant la vigne à d’autres cultures. Seuls l’axe menant à la terrasse dominant le "port de Tau", un "pavillon" et une "tonelle" sont encore indiqués sur le plan cadastral de 1820. En 1850, le château de la Roque de Thau constitue l’une des plus importantes propriétés viticoles de la commune produisant 50 à 70 tonneaux.
Un peu plus au sud, le château Poyanne est une chartreuse avec avant-corps arrondi surmonté d’un fronton galbé. Implanté sur une terrasse délimitée par une balustrade, il commandait des jardins, organisés selon des parterres symétriques et aboutissant à un chemin qui descendait la falaise jusqu’aux bords de l’estuaire. Lorsque l’auteur des Châteaux historiques et vinicoles de la Gironde, Edouard Guillon, visite en 1866 cette « jolie villa », il est séduit par cette « terrasse d’où l’on descend par un double escalier dans des jardins en amphithéâtre admirables par leur situation et le magnifique panorama qu’on y découvre ».
Le point de vue est également magnifique depuis la route départementale qui passe au pied des deux châteaux voisins d’Eyquem et de Tayac. Tracée seulement dans les années 1960, elle traverse le vignoble et les anciens jardins d’Eyquem. Au XVIIIe siècle, le château, entre les mains de la famille Larroque de Roquefort, dispose côté rivière d’un parterre délimité par une balustrade en pierre, d’un jardin potager accessible par un escalier et clos d’une « muraille » avec balustrade, « aux deux coins et extrémités de laquelle sont deux petits pavillons couverts d'ardoises ».
En 1892, lorsque le négociant Ferdinand Dessandier fait reconstruire le Château Tayac, il choisit une architecture démonstrative richement ornée, avec une façade côté estuaire agrémentée d’un porche avec balcon à balustrade et fronton chantourné sculpté. Des pièces de gazon bordées de buis sont dessinées de part et d’autre d’une allée centrale aboutissant à la balustrade en demi-lune, offrant une vue exceptionnelle sur la confluence de la Dordogne et de la Garonne au Bec d’Ambès.
Un cadre de vie à préserver
Sur le coteau comme sur les rives de l’estuaire, ces jardins constituent un patrimoine fragile. Modifiés au cours des siècles, ils sont soumis aux évolutions de nos modes de vie. Tantôt remplacés par la vigne, tantôt laissés en friche ou réinvestis et transformés, ils présentent des états divers et variés. Les séquences arborées et fleuries qui ponctuent la route de la corniche créent une atmosphère unique qui semble éternelle. A celles-ci s’ajoute la végétation ripisylve composée de nivéoles d’été, d’angéliques des estuaires, d’orchidées ou bien encore de fritillaires pintades. La spécificité du sous-sol a également favorisé le développement de plantes de type méditerranéen qui contribue au dépaysement que l’on ressent dans ce secteur. D’ailleurs, les cartes postales du début du XXe siècle vantent les charmes de la « Côte d’azur girondine », et notamment des chênes verts qui colonisent la falaise, et tout particulièrement le rocher de Mugron. Et pourtant, ce site a été exploité comme carrière au XIXe siècle puis utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale par les Allemands comme dépôts d’explosifs jusqu’à devenir le cadre de courses de VTT…
Depuis les années 1980, la corniche fait l’objet de toutes les attentions et bénéficie de multiples protections : site d’intérêt pittoresque, espace naturel sensible, ZNIEFF, plans locaux d’urbanisme (PLU) veillent à conserver cette richesse patrimoniale, culturelle et naturelle. A juste titre, puisqu’elle est menacée par les inondations ou encore les éboulements. On voit également à côté des potagers et des jardins coquets entretenus par les riverains, d’autres parcelles à l’abandon converties en parking… En observant l’autre rive, celle de l’île du Nord, on prend aussi conscience des effets de l’érosion qui entraîne des disparitions radicales. L’ancien château Sourget, qui commandait un domaine viticole prospère au XIXe siècle et agrémenté d’un beau jardin, est réduit à quelques ruines, grignotées et finalement englouties par l’estuaire.
Soyons donc attentifs à préserver ces havres de paix, en cultivant également la mémoire de ceux qui y ont vécu et travaillé ; cultivons et maintenons ce cadre de vie si singulier et si précieux, cette parenthèse verdoyante et fleurie.
Ce texte est issu d’un article publié dans la revue Arcades, n°21, hiver 2018, p. 76-79.
Auteure : Claire Steimer
Ressources documentaires
Dossiers d'inventaire
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Hameau de Roque Pigeon
DossierDossier d'oeuvre architecture
Le hameau Roque Pigeon figure sur le plan cadastral de 1819. Les maisons sont construites le long de la route en partie aménagée. Pour relier la Reuille à Roque Pigeon, le chemin est indiqué en pointillés, la route n'étant certainement pas achevée à cette époque. Des parcelles au lieu-dit Larroque sont encore vierges de toute construction ...
Hameau de Roque Pigeon
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Titre : Hameau de Roque Pigeon
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Période : 18e siècle , 19e siècle
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Localisation : Gironde , Bayon-sur-Gironde , $result.adressePrincipale
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Date d'enquête : 2014
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Auteur du dossier : Steimer Claire
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Copyright : (c) Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel
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Hameau du Furt
DossierDossier d'oeuvre architecture
Le toponyme provient du patronyme Furt, famille établie à Gauriac au 18e siècle. Jacques Furt est conseiller à la cour des Aides de Bordeaux et marié à Madeleine Barriou. En 1732, il est en conflit avec son voisin de Poyanne qui empiète sur ses propriétés et ses carrières ...
Hameau du Furt
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Titre : Hameau du Furt
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Période : 19e siècle , 20e siècle
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Localisation : Gironde , Gauriac , $result.adressePrincipale
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Date d'enquête : 2020
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Auteur du dossier : Roux Tom-Loup , Steimer Claire
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Copyright : (c) Conseil départemental de la Gironde
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Hameau du Rigalet
DossierDossier d'oeuvre architecture
Le Rigalet possédait encore au 18e siècle une résurgence importante où les bateaux venaient se ravitailler avant de prendre la mer (Vitescale) ...
Hameau du Rigalet
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Titre : Hameau du Rigalet
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Période : 18e siècle , 19e siècle , 20e siècle
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Localisation : Gironde , Gauriac , $result.adressePrincipale
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Date d'enquête : 2020
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Auteur du dossier : Roux Tom-Loup , Steimer Claire
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Copyright : (c) Conseil départemental de la Gironde
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Hameau et port de Marmisson
DossierDossier d'oeuvre architecture
Le 16 avril 1876, François Daleau découvrait à Marmisson un abri sous-roche néolithique. Le hameau de Marmisson est indiqué sur la carte de Belleyme dans la 2e moitié du 18e siècle, sur le plan cadastral napoléonien de 1820 ainsi que sur l'atlas départemental de la Gironde de 1888 ...
Hameau et port de Marmisson
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Titre : Hameau et port de Marmisson
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Auteur de l'oeuvre : Grange Charles
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Période : 18e siècle , 19e siècle
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Localisation : Gironde , Gauriac , $result.adressePrincipale
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Date d'enquête : 2020
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Auteur du dossier : Roux Tom-Loup , Steimer Claire
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Copyright : (c) Conseil départemental de la Gironde
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Hameau de la Reuille
DossierDossier d'oeuvre architecture
Le hameau et le port de la Reuille figurent sur la carte de Belleyme et sur le plan cadastral de 1819.Le virage de la Reuille n'est pas encore tracé au début du 19e siècle ; l'ancien chemin qui débouchait directement au port figure encore sur le plan cadastral (parcelle 945) ...
Hameau de la Reuille
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Titre : Hameau de la Reuille
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Période : 19e siècle
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Localisation : Gironde , Bayon-sur-Gironde , $result.adressePrincipale
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Date d'enquête : 2014
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Auteur du dossier : Steimer Claire
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Copyright : (c) Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel
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Hameau du Pain de Sucre
DossierDossier d'oeuvre architecture
Le hameau du Pain de Sucre n'est pas signalé sur la carte de Belleyme. Sur le plan cadastral de 1825, le "Pain de sucre" est mentionné, correspondant à un rocher implanté à quelques mètres du rivage dans la Dordogne (dans l'axe de la parcelle A2 1204). Le hameau au bâti dispersé est signalé sous le nom de la Brangette ...
Hameau du Pain de Sucre
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Titre : Hameau du Pain de Sucre
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Période : 19e siècle , 20e siècle
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Localisation : Gironde , Bourg , $result.adressePrincipale
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Date d'enquête : 2015
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Auteur du dossier : Morel Thomas , Steimer Claire
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Copyright : (c) Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel
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Hameau et port de Vitescale
DossierDossier d'oeuvre architecture
Le port de Vitescale est indiqué sur la carte de Masse datée 1724 ou encore sur la carte du cours de la Garonne de 1759.La carte de Belleyme dans la 2e moitié du 18e siècle indique la route qui relie directement le hameau à celle reliant Bourg et Blaye, en haut du coteau ...
Hameau et port de Vitescale
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Titre : Hameau et port de Vitescale
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Période : 18e siècle , 19e siècle , 20e siècle
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Localisation : Gironde , Gauriac , $result.adressePrincipale
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Date d'enquête : 2020
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Auteur du dossier : Roux Tom-Loup , Steimer Claire
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Copyright : (c) Conseil départemental de la Gironde
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Hameau de la Mayanne
DossierDossier d'oeuvre architecture
Le hameau de la Mayanne est indiqué sur la carte de Belleyme dans la 2e moitié du 18e siècle, sur le plan cadastral napoléonien de 1820 ainsi que sur l'atlas départemental de la Gironde de 1888. Sur le plan cadastral de 1820, le bâti s'organise le long du chemin qui borde la Gironde ...
Hameau de la Mayanne
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Titre : Hameau de la Mayanne
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Période : 18e siècle , 19e siècle
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Localisation : Gironde , Gauriac , $result.adressePrincipale
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Date d'enquête : 2020
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Auteur du dossier : Roux Tom-Loup , Steimer Claire
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Copyright : (c) Conseil départemental de la Gironde
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Hameau de Roque de Thau
DossierDossier d'oeuvre architecture
Le hameau de Thau est indiqué sur les cartes anciennes depuis la fin du 17e siècle, comme port et lieu d'extraction de la pierre. La falaise servait de repère pour la navigation, représentée ainsi sur les dessins du voyageur hollandais Herman van der Hem au milieu du 17e siècle ...
Hameau de Roque de Thau
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Titre : Hameau de Roque de Thau
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Période : 17e siècle , 18e siècle , 19e siècle , 20e siècle
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Localisation : Gironde , Gauriac , $result.adressePrincipale
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Date d'enquête : 2020
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Auteur du dossier : Roux Tom-Loup , Steimer Claire , Beschi Alain
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Copyright : (c) Conseil départemental de la Gironde
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Hameau de Roque Plisseau
DossierDossier d'oeuvre architecture
L'actuel hameau Roque Plisseau réunit les lieux-dits Roque de Plissau et Roque de Mange Gain indiqués sur le plan cadastral de 1819. Les maisons sont construites le long de la route aménagée au bord de l'estuaire séparée de celui-ci par des "emplacements" ...
Hameau de Roque Plisseau
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Titre : Hameau de Roque Plisseau
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Période : 18e siècle
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Localisation : Gironde , Bayon-sur-Gironde , $result.adressePrincipale
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Date d'enquête : 2014
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Auteur du dossier : Steimer Claire
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Copyright : (c) Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel
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A voir aussi - Carnet du patrimoine
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Jardins estuariens dans tous leurs états
Depuis les années 1980, les études menées autour des jardins se sont révélées d’un grand intérêt dans la compréhension de l’histoire des territoires. L’inventaire mené sur les rivages de l’estuaire de la Gironde a largement contribué à identifier au mieux ces jardins, à enrichir la connaissance et à en conserver la mémoire.