Le P'tit Musée de Loulou
A Genté, commune située à quelques kilomètres au sud de Cognac, André Degorças, surnommé Loulou, a créé un ensemble de sculptures en ciment, pierre et métal, qu’il nomme le P’tit Musée de Loulou. Les œuvres se répandent dans la cour, visible au bord de la route, mais aussi à l’intérieur des bâtiments. Etudié dans le cadre de l’inventaire du patrimoine des habitants paysagistes, ce lieu insolite offre une immersion dans l’univers, truculent et inspiré, d’un artiste autodidacte.
Carnet du patrimoine
Publié le 13 janvier 2026

# Charente, Genté
# P'tit Musée de Loulou
# 20e siècle, 21e siècle
# Sculpture, Statue
Un attrait pour la maçonnerie et la sculpture
André Degorças est né le 13 janvier 1942 à Cherves-de-Cognac, cinquième d’une famille de sept enfants. Son père exerce le métier de maçon, en plus d’une activité d’agriculteur, viticulteur et mérandier. La famille s’installe en 1943 à Genté, au 1 D148. Dès son plus jeune âge, les habitants de Genté l’appellent « Loulou », surnom qu’il conserve encore aujourd’hui. A l’âge de 6 ans, il monte un petit muret de pierres avec un mortier de terre, mais sa mère s’efforce de décourager son envie de faire le même métier que son père. Il quitte l’école à 14 ans, travaille comme domestique et part à 17 ans faire un apprentissage à Basseau à Angoulême. Il souhaite apprendre la peinture ou la menuiserie, mais ces formations sont indisponibles et il se résigne donc à apprendre la maçonnerie. Il excelle rapidement dans cette activité et, après sa formation, il est employé tout d’abord à Cognac, puis part chez les Compagnons du Tour de France à Toulouse. Chez les Compagnons, il découvre de nombreux chefs d’œuvre, mais s’étonne de ne pas voir de statues et décide d’en réaliser.
En faisant son service militaire à Paris en 1962, il visite le Musée Grévin. Puis, il travaille comme maçon à Genté à partir de 1963, tout d’abord en tant qu’employé. Attiré par l’art, il découvre en 1964, à la télévision, une offre d’emploi de maçon restaurateur sur le chantier du Palais idéal du facteur Cheval. Il hésite à déposer sa candidature, puis choisit finalement de rester vivre à Genté.
Les quatre premières statues en ciment
Dès 1965, alors qu’il se met à son compte comme maçon – son premier chantier est la restauration de la mairie de Genté –, il commence aussi à réaliser des sculptures en ciment armé. Sa première réalisation est une statue de Sheila en robe longue. Plus tard, il représente un ouvrier travaillant dans une usine de bouteilles, surnommé « le robot », pour dénoncer le modernisme. Cette statue est en réalité un autoportrait et évoque les quelques mois où il a travaillé à l’usine Saint-Gobain de Cognac. Puis il réalise une seconde statue de Sheila, en pantalon, interprétant la chanson « Ecoute ce disque », avec les mains tendues devant elle. Il se représente également dans son travail d’artisan maçon, qu’il affectionne, avec ses deux truelles.
Il fabrique ses sculptures dans le grenier au-dessus de l’écurie, dans la ferme de ses parents. Puis il les descend pour les exposer dans la cour, puis sur des piliers au bord de la route, comme en témoignent les photographies de Francis David, prises dans les années 1980. Il vend régulièrement des sculptures à ses clients, ce qui lui permet d’augmenter ses revenus, mais il a toujours refusé de vendre les quatre premières statues, auxquelles il est très attaché.
La technique du ciment
Ses sculptures en ciment sont constituées d’une armature avec des tiges de fer galvanisées et du grillage. Ses premières statues sont pleines, puis pour les statues suivantes, il décide de renforcer l’armature par du petit et du gros grillage pour réaliser des statues creuses. Il utilise du ciment blanc.
La dernière couche de ciment blanc est mélangée avec du sable et de la sciure de pierre (pour lisser) et elle est teinte pour donner la couleur. Quand le ciment commence à craqueler, il mouille à l’éponge pour lisser le ciment. Parfois, il ponce au papier de verre 3 jours plus tard. Il a mis au point ses propres techniques de création, sans aucune formation artistique.
André Degorças réalise de nombreux chantiers de maçonnerie sur la commune, construit les murets longeant la route principale du bourg, restaure la maison bourgeoise qui deviendra la mairie du village. Dans le même temps, il poursuit son activité de sculpteur autodidacte, à la fois pour vendre ses œuvres et décorer sa maison.
Les voyages, les sculptures en pierre et en métal
Dans ses jeunes années, André Degorças voyage beaucoup, notamment dans les îles : Tahiti en 1974, Saint-Barthélémy en 1982. Il pense un moment s’y installer, puis préfère revenir vivre à Genté. Après son voyage à Tahiti en 1974, un ami lui conseille de réaliser une statue de femme « vahiné », en pierre. André Degorças réalise ainsi sa première statue en pierre et utilise de plus en plus ce matériau pour ses sculptures. Il fait le portrait de nombreuses célébrités – politiques, chanteurs –, des figures érotiques, des Vénus et diverses divinités, ainsi que des statuettes inspirées des sculptures de l’île de Pâques. Il réalise ses sculptures avec de la pierre de Pons et de Sainte-Même, qu’il achète chez des vendeurs de matériaux. Il sculpte avec des ciseaux à bois. Il utilise des photos comme modèles des sculptures qu’il veut représenter. Passionné par l’archéologie, la géologie, l’astronomie et les extra-terrestres, il réalise de nombreuses œuvres en lien avec ces thématiques, comme des statuettes représentant des extra-terrestres inspirées d’une vision qu’il a eue en travaillant. Il réalise aussi quelques sculptures en métal, à partir de tiges de fer et de grillage, et envisage parfois d’autres matériaux, comme la fibre de verre.
Une cour insolite
Il emménage un temps dans une maison du hameau voisin de Marville, puis s’installe dans son habitation actuelle, au bord de la route des Reigniers, en 1997. A partir de ce moment, la sculpture devient son activité principale. La cour, accessible depuis la route par un portail métallique, accueille les sculptures créées précédemment et se remplit progressivement par l’ajout de nouvelles œuvres, en ciment, pierre et métal.
Les sculptures représentent essentiellement des personnages humains – hommes et femmes célèbres ou anonymes – et des animaux, dont une grande quantité d’escargots. Ces escargots, appelées « cagouilles » en Charente, sont déclinés sous toutes les formes : en pierre, en ciment ou en métal, de toutes les tailles, sur une planche de surf ou une planche à roulettes, ailés, conduits par des petits diables… Plusieurs sculptures représentent des extra-terrestres, des scènes fantastiques et quelques personnages imaginaires. Certaines statues sont posées sur le sol, d’autres sont fixées sur les élévations bordant la cour ou perchées au sommet des façades ou sur des poteaux.
André Degorças réalise également, comme Lucien Favreau à Yviers (Charente), des bas-reliefs sur les façades extérieures, face à la route. Comme pour les statues, il utilise le ciment blanc et teint dans la masse la dernière couche. Ces bas-reliefs évoquent le Cognaçais – vue montrant Genté, la base aérienne de Cognac et la Charente –, le vignoble charentais et les voyages d’André Degorças à Tahiti et à Saint-Barthélémy. Il y intègre quelques trompe-l’œil.
Une création qui s'étend dans les espaces intérieurs
Le « P’tit Musée d’Loulou », tel qu’il le nomme lui-même, se répand également à l’intérieur des bâtiments. L’ancien chai, dans lequel il a installé son modeste logement, abrite des œuvres innombrables, posées sur des étagères ou exposées dans des vitrines. Elles représentent des personnages célèbres, des divinités de différentes religions, des œuvres érotiques… On y découvre également ses outils, des articles de presse et une grande quantité de revues et d’ouvrages, dont quelques livres sur les artistes autodidactes.
En 2005, il décide d’aménager, dans une partie de sa grange, un espace dédié aux extra-terrestres, composé de nombreuses statues en ciment d’extra-terrestres, une soucoupe volante, des planètes et des météorites. Le tout est éclairé par une projection de lumières aux couleurs changeantes et observable de l’extérieur par une petite ouverture dans la cloison.
André Degorças observe beaucoup le monde qui l’entoure et note, dans des cahiers ou sur des papiers ou « post it » collés sur les murs intérieurs, ses réflexions, des évènements, des choses qui l’étonnent, apprises par la télévision notamment, sur la nature ou l’univers. Il y mentionne également ses observations dans le ciel : avions, étoiles filantes, évènements cosmiques.
Un réseau d'artistes charentais
André Degorças se souvient avoir reçu chez lui d’autres artistes autodidactes charentais, comme Lucien Favreau, ou Gabriel Albert et Franck Vriet qui sont venus ensemble pour le rencontrer. Lui-même s’est également rendu à Yviers, Nantillé et Brizambourg, pour échanger avec ses « collègues » et découvrir leurs œuvres. Il se souvient avoir conseillé à Lucien Favreau de réaliser les fresques sur la façade de sa maison avec du lait de ciment teint au lieu d’une peinture classique. André Degorças a commencé à sculpter dès 1964, mais la visite de ces autres « environnements » a probablement eu une influence sur sa création quand il a réellement commencé à aménager sa cour à partir de 1997.
Passion, reconnaissance et calembours
André Degorças aime les calembours, les jeux de mots et les trompe l’œil. L’ancienne affectation du bâtiment – des chais – et la proximité de la maison de sa mère, lui donne l’idée de ce calembour qu’il affectionne, basé sur l’homophonie : « J’habite dans mes chais [Meschers], à 200 mètres de la mère [mer] ».
En 2021, André Degorças réalise pour la commune de Genté une œuvre représentant, sur une stèle sculptée, un verre à pied contenant un pied de vigne, des grappes de raisin et un escargot. Cette stèle a été érigée dans le parc de la mairie. Reconnaissance de la commune envers l’artiste autodidacte, cette œuvre montre aussi l’attachement d’André Degorças au territoire et à la culture locale. Il effectue parfois des commandes pour des entreprises, comme une sculpture de centaure pour Rémy Martin.
André Degorças continue à accueillir les visiteurs dans son « P’tit Musée ». André Degorças vit dans des conditions modestes. Le tarif des entrées et la vente de ses œuvres lui procurent quelques ressources complémentaires à sa retraite. Passionné par son métier de maçon et son travail d’artiste, il est motivé par « la fierté de montrer [son] savoir-faire, et vendre en même temps pour vivre ». « Je le fais par amour, mon boulot ! ».
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