Le portrait sculpté de Joseph Parlot à Niort : une œuvre « triplement » républicaine
A Niort, le cimetière Cadet contient une tombe qui pourrait passer complètement inaperçue si elle n’était pas porteuse d’un médaillon figuré accompagné d’une dédicace signée d’Antonin Proust, un député des Deux-Sèvres devenu en 1881 le premier ministre des Arts de la IIIe République sous Léon Gambetta. Le médaillon qui figure le défunt, Joseph Parlot, un simple cordonnier mais aussi un démocrate et militant républicain, est l’œuvre d’un sculpteur d’origine bretonne, Pierre Marie François Ogé.
Carnet du patrimoine
Publié le 02 avril 2026
# Deux-Sèvres, Niort
# Opération d'inventaire : Statuaire historique publique en Poitou-Charentes
# Sculpture, patrimoine funéraire
# 19e siècle
Joseph Fidèle Parlot : un militant républicain de Niort
La dédicace signée d’Antonin Proust « A mon vieil ami Parlot » gravée sur le médaillon figurant le défunt Parlot révèle à l’évidence une complicité, voire une amitié, qui unissait les deux hommes. En effet, si leur statut social les opposait, l’un étant simple cordonnier l’autre bourgeois et ancien ministre, leurs convictions républicaines et laïques devaient depuis longtemps les rapprocher. La réputation de Joseph Parlot est résumée dans la presse qui annonce son décès le 27 décembre 1886 : « Le parti républicain de Niort vient de perdre un de ses vétérans, Joseph Fidèle Parlot, mort hier matin dans sa 74e année. C’était un républicain militant. Au coup d’État de décembre [1851], Parlot fut jugé dangereux pour l’Empire par les agents de Bonaparte et proscrit. Les obsèques du regretté défunt seront purement civiles ».
Le contexte historique
A la suite du coup d’État du 2 décembre 1851 perpétré par Louis-Napoléon Bonaparte, à Niort, comme dans beaucoup de ville en France, des manifestations ont lieu afin de protester contre cette dérive autoritaire visant à transformer le régime républicain en régime impérial. Des arrestations et emprisonnements ont lieu, provoquant des expulsions momentanées ou définitives, ainsi que des déportations hors du territoire national. Joseph Fidèle Parlot (1812-1886) fait partie de ces personnes arrêtées et son cas est statué par une commission départementale créée par le ministère de la Justice, de l’Intérieur et de la Guerre. Son jugement est rendu le 2 février 1852 : « Parlot Joseph, âgé de 38 ans, cordonnier né et demeurant à Niort. Attendu que Parlot a été vu dans tous les rassemblements du 3 décembre [1851], a contribué constamment au désordre et excité à faire appel aux démagogues [lire ici démocrates] des campagnes, que Parlot est connu par sa mauvaise conduite habituelle et comme homme dangereux, Parlot est désigné pour être interné au lieu qui sera désigné par le Gouvernement » [1]. Un autre document l’accuse de complot envers l’État, de provocation à des crimes et délits, d’offense à la personne du Président de la République et d’outrage envers des fonctionnaires.
Joseph Parlot : un condamné politique incarcéré puis libéré
Interné le 22 mars 1852 à Amiens, Parlot est qualifié par l’administration pénitentiaire de « mauvais sujet, indigne d’intérêt, plutôt une charge qu’un soutien pour sa famille », dont la conduite est « habituellement détestable, homme redoutable à tous égards, le plus mauvais sujet de Niort ». La Revue de l’Ouest, éditée à Niort, a publié en 1852 une longue liste de ces expulsions, dont certaines l’ont été jusque en Algérie, à Cayenne ou dans l’île de Jersey, à l’image de Victor Hugo.
Si certains retournent en France en 1853 et dans leurs villes natales après avoir été graciés par le régime impérial à l’occasion de la fête nationale du 15 août 1852, d’autres préfèrent émigrer en Angleterre, en Espagne, au Portugal, en Suisse et même jusqu’au Brésil ou en Amérique. Ayant quatre enfants à charge et son épouse étant dénuée de ressources, Parlot demande et obtient sa grâce. De retour à Niort, il est mis sous surveillance par décision du 13 avril 1853.
Le commanditaire : Antonin Proust, un député devenu le premier ministre des Arts
De son côté, Antonin Proust (1832-1905) a été un personnage important de la vie artistique en France sous la IIIe République. Né en 1832 à Niort dans une famille de notables aisés (son père est député sous la monarchie de Juillet), il suit des études de philosophie et va en Grèce visiter les lieux où ont vécu les premiers philosophes de l’Antiquité. Attiré par l’art, il entre en 1850 dans l’atelier du peintre Thomas Couture à Paris où il rencontre Puvis de Chavanne. Il devient l’ami d’Édouard Manet qu’il a rencontré en 1844 au collège Rollin à Paris et le soutient dans les luttes qu’il mène contre l’art académique. Républicain faisant campagne contre le régime impérial de Napoléon III, il fonde en 1864, avec Auguste Vermorel (journaliste et homme politique socialiste), La Semaine universelle dans laquelle il dénonce l’autoritarisme de l’empereur et il est condamné pour ses écrits. En 1866-1867 il publie les cahiers de doléances rédigés en 1789 dans les provinces de l’Ouest, mais aussi du Maine, du Berry, de la Bretagne et de la Guyenne. Afin de soutenir le parti républicain, il se présente en 1869 aux élections législatives en Deux-Sèvres, mais il est battu par le candidat officiel sortant, Ferdinand David. En 1870, il devient secrétaire personnel de Léon Gambetta lors de la chute du Second Empire, puis l’année suivante il est l’un des fondateurs du journal La République Française. En 1874, il est élu conseiller général des Deux-Sèvres, mandat qu’il occupe jusqu’en 1886 (il préside même l’institution départementale de 1877 à 1882). En 1876, il devient député sur la liste de l’Union républicaine située à gauche de l’échiquier politique, poste qu’il occupe jusqu’en 1893. Il est également maire de Niort de 1881 à 1884.
Antonin Proust : un ami de Manet
En 1880, Édouard Manet réalise le portrait d’Antonin Proust et le présente la même année au Salon des artistes français. Comme l’explique la critique d’art Véronique Prest, « en confiant son image au peintre de l'Olympia, [Proust] proclame ses choix en faveur d'une peinture non académique, défendus jusqu'à son suicide en 1905 » [2]. A la suite du décès de Manet en 1883, Antonin Proust organise l’année suivante une exposition nationale en son honneur, en témoignage de l’amitié qui les liait.
Après l’avènement de la IIIe République, Proust est nommé en novembre 1881 ministre des Arts dans l’éphémère « Grand Ministère » formé par Léon Gambetta [3]. Militant pour la réunification des arts dispersés dans différentes institutions et afin de structurer l’enseignement artistique, il fonde l’école du Louvre, le musée des arts décoratifs et le musée des monuments français. S’affichant aux côtés des artistes insoumis, il achète pour le compte de l’État des œuvres de Gustave Courbet, Jean-François Millet et d’Édouard Manet. En 1885, Auguste Rodin réalise son portrait sculpté.
En 1889, il organise à Paris l’exposition universelle où se rencontrent les beaux-arts et l’industrie.
Riche de cette expérience, il est nommé en 1893 directeur général de l’exposition universelle qui se tient à Chicago, mais il en démissionne à la suite du scandale de Panama où son nom apparaît (mais il est acquitté plus tard).
Souffrant d’artériosclérose, il met fin à ses jours le 22 mars 1905 à Paris.
Le sculpteur : Pierre Marie François Ogé
Afin de rendre hommage à Joseph Fidèle Parlot, Antonin Proust a fait appel à un sculpteur breton, Pierre Marie François Ogé (1849-1913) [4]. Si l’on ne connaît pas les circonstances de la commande, on sait que ce dernier est un artiste aux convictions républicaines.
Né le 24 mars 1849 à Saint-Brieuc (Côte-d’Armor), Ogé a été l’élève de son père Pierre Marie (lui-même disciple de David d’Angers), puis de Jean-Baptiste Carpeaux (1824-1875) à Paris avec qui il réalise la fontaine des Quatre Parties du Monde au jardin du Luxembourg. Après la mort de ce dernier, il entre chez Louis Adolphe Eude (1818-1889), lui aussi disciple de David d’Angers. Il débute au Salon des artistes français en 1873 et il y expose de manière régulière jusqu’en 1911 ; il obtient plusieurs médailles honorables en 1880, 1883 et 1885, puis des médailles de bronze aux expositions universelles de 1889 et 1900.
Parmi ses nombreuses œuvres on peut citer la statue en bronze Pilleur de mer réalisée en 1881 et acquise par la ville de Paris pour son parc des Buttes-Chaumont, la statue en plâtre du Baptême gaulois réalisée en 1885 et acquise par le musée de Saint-Brieuc, ou la statue en marbre du Poète Brizeux érigée à Lorient et inaugurée en 1888. Il a aussi réalisé le buste en marbre de l’allégorie de la Bretagne que l’on peut voir à Vannes, le buste en bronze de l’amiral Bouvet à Saint-Servan (près de Saint-Malo) ou la statue d’Henri Dupuy de Lôme à Lorient.
A Saint-Brieuc, sa ville natale, Pierre Ogé a exécuté trois œuvres majeures : le monument aux morts de 1870 qui célèbre le courage des soldats tués lors du conflit avec la Prusse (cimetière de l’Ouest), le buste en bronze du poète Paul Sébillot (fondu en 1942 sous le régime de Vichy) et le monument dédié à Jean-François-Pierre Poulain de Corbion. Cette dernière œuvre rend hommage à un ancien député aux États généraux de 1789, opposé au retour de la monarchie et tué en 1799 par les Chouans alors qu’il s’écriait « Vive la République ». Ce monument, inauguré lors du centenaire de la Révolution, a été lui aussi fondu en 1942.
Saint-Brieuc, monument aux morts de 1870 réalisé par Pierre Ogé © Musée d'Orsay, Fonds Debuisson - Patricia G. - Photos Mai 2016
A Niort, le portrait sculpté figurant Joseph Parlot, réalisé peu après la mort de ce républicain militant, est une œuvre inédite de Pierre Ogé. Il a la particularité d’avoir réuni exclusivement des personnages aux convictions démocratiques, opposés aux régimes impériaux ou monarchiques : le défunt lui-même, le sculpteur Pierre Ogé et le commanditaire Antonin Proust.
Auteur : Thierry Allard
Notes
[1] Archives départementales des Deux-Sèvres, 4 M 235
[2] Biographie d'ANTONIN PROUST (1832-1905) - Encyclopédie Universalis
[3] Ce ministère disparaît en janvier 1882 et est rattaché, comme par le passé, à celui de l’Instruction Publique.
[4] Je remercie Agathe Cabau, auteure d’une étude sur Pierre Ogé, qui m’a communiqué des éléments sur son œuvre
Bibliographie
- Stanislas Lami, Dictionnaire des sculpteurs de l’école française au dix-neuvième siècle, 1914-1921, tome 4, p. 15-17.
- PARLOT Joseph, Fidèle – Maitron
- Biographie d'ANTONIN PROUST (1832-1905) - Encyclopédie Universalis