Renaissance d’une roseraie : du domaine Laplagne au lycée agricole des Vaseix - Donation, architecture scolaire et héritage paysager
La création du lycée agricole des Vaseix, en Haute‑Vienne, résulte de la donation en 1942 par la famille Laplagne d’un vaste domaine privé doté d’un patrimoine bâti, agricole et paysager structuré. Acquis en 1925, le domaine fait l’objet dès l’année suivante d’un projet de valorisation paysagère comprenant la création d’une roseraie conçue par le pépiniériste Louis Faure et l’architecte‑paysagiste Martial Faure. À partir de cette donation, le site engage une transformation progressive pour l’enseignement agricole, implantation d’écoles diverses puis construction d’un lycée agricole par l’architecte Louis Mandon‑Joly. La roseraie des Vaseix, partiellement détruite lors de l’hiver 1953, constitue un témoin privilégié des choix successifs du moment entre paysage, architecture et enseignement agricole au 20ᵉ siècle.
Le lycée agricole des Vaseix s’inscrit dans une histoire patrimoniale complexe, issue de la reconversion progressive d’un domaine privé en établissement public d’enseignement agricole. À la différence de nombreuses créations scolaires du 20ᵉ siècle, le site des Vaseix ne résulte pas d’un projet ex nihilo : il repose sur un héritage foncier, bâti et paysager constitué antérieurement, dont la roseraie aménagée dans l’entre‑deux‑guerres constitue l’un des éléments les plus singuliers.
La donation Laplagne : acte fondateur d’un projet éducatif (1942)
La création du lycée agricole des Vaseix trouve son origine dans la donation consentie au département de la Haute‑Vienne par Jean‑Baptiste Laplagne (1862‑1944), négociant limougeaud en boissons gazeuses, et son épouse Jeanne Françoise Guy (1866‑1947). Par acte notarié du 29 août 1942, dressé par Me Lachaux, les époux Laplagne cèdent une propriété dénommée Terre de Vaseix, située principalement sur la commune de Verneuil‑sur‑Vienne, avec une extension sur le territoire de Limoges.
Cette donation ne constitue pas un simple transfert patrimonial. Elle est assortie de conditions explicites, parmi lesquelles figure l’obligation faite au Département de créer sur les domaines concernés un ou plusieurs établissements d’enseignement agricole. La contrainte liée à ce legs Laplagne engage la collectivité locale dans un projet éducatif, orientant durablement l’avenir du site.
Au moment de la donation, la propriété forme un ensemble foncier continu d’environ 288 hectares, structuré en sept domaines d’exploitation agricole distincts. Elle comprend une maison de maître construite en 1860 avec ses communs, un parc arboré et une roseraie, auxquels viennent s’ajouter terres labourables, prés, pâtures, bois et châtaigneraies. L’ensemble, estimé à l’époque à dix millions de francs, présente un potentiel exceptionnel pour l’implantation d’un établissement d’enseignement agricole pérenne.
Un domaine ancien et structuré avant 1942
Le domaine des Vaseix s’inscrit dans une continuité foncière remontant à la fin du 18ᵉ siècle. A l’origine, propriété de la famille de La Bastide, elle est acquise en 1817 par Nicolas Texandier, puis passe ensuite à Léonard Hippolyte Lezaud, magistrat et premier président honoraire de la cour d’appel de Limoges.
En 1860, ce dernier fait construire un château en remplacement d’une maison de maître. La construction est confiée à l’architecte limougeaud Roussely et s’inscrit dans un modèle architectural que l’on retrouve dans de nombreux châteaux de Haute-Vienne. Il présente un corps central rythmé par cinq travées et flanqué de deux pavillons carrés. L’ensemble est surmonté d’un frontron interrompu par une lucarne. À la mort de Léonard Hippolyte Lezaud, la propriété est transmise à son fils Pierre Georges Lezaud. Au début du 20ᵉ siècle, la famille Lassuchette en devient propriétaire.
Cette succession relativement stable contribue à la constitution d’un domaine agricole cohérent, exploité et structuré sur la longue durée. Lorsque Jean‑Baptiste Laplagne acquiert les Vaseix en 1925 pour la somme de 750 000 francs, il hérite d’un domaine déjà organisé. L’action de la famille Laplagne s’inscrit alors dans une logique de mise en valeur et de valorisation paysagère du site.
La roseraie des Vaseix : un projet paysager Laplagne
Peu après l’acquisition du domaine, en 1925, la famille Laplagne fait aménager une roseraie au sein du parc de la maison de maître. Celle‑ci est conçue par le pépiniériste Louis Faure et son frère Martial Faure, architecte et paysagiste, tous deux exerçant au sein de l’entreprise horticole familiale installée à Limoges. Son aménagement se termine en 1926 alliant la symétrie des parcs dit « à la française » et le style art-déco dans les éléments de mobiliers et les allées bétonnées.
La roseraie des Vaseix s’inscrit dans le courant des jardins horticoles spécialisés de l’entre‑deux‑guerres, associant composition paysagère, démonstration végétale et recherche de variétés. Sa création relève pleinement du projet de valorisation patrimoniale porté par la famille Laplagne, et précède de près de vingt ans toute implantation d’enseignement agricole sur le site.
À l’origine, la roseraie s’étend sur une surface de deux hectares. L’inclinaison en pente légère du terrain vers le château permet une meilleure perspective globale. Les amis des Roses lui consacre un article qui décrit le site : « Dès le printemps de 1925, tout était mis en œuvre pour aboutir, le choix de l’emplacement et les plans étaient arrêtés, les travaux d’horticulture, de cimenterie, de menuiserie, de serrurerie, etc… s’accomplissaient ensemble et en quelques mois l’ancienne prairie disparaissait en parte, pour faire place à un délicieux jardin de roses.
Le tracé fut appliqué, en fait, presque calculé, sur le terrain naturel, sans nécessiter de terrassement. […] bassins avec jets d’eaux, canal avec chutes d’eau, en gradins, miroirs d’eau et cascades, […] recueillies judicieusement à une mère-fontaine [1] de distribution. Plusieurs milliers de rosier, ce « roi des arbustes », dans les variétés les meilleurs et les plus belles, sous les formes buissonnantes, tiges et grimpantes, embellissent plates-bandes et massifs, treillages, pergolas, portiques, guirlandes, pylônes et parasols […] la richesse et l’éclat de leur coloris inépuisables, l’infinie suavité de leurs parfums, que complètent merveilleusement des vases aux ravissantes potées fleuries de géranium et de capucines, rouge et orange étincelant, s’harmonisant en un décor prestigieux, à la fois naturel et artistique, avec les motifs d’architecture : vasques, emmarchement, passages d’allées, statues, cadran solaire, bancs de repos et de vue [2]. »
L’identification des rosiers se fait au moyen de plaques en porcelaine montées sur tiges métalliques.
Le 26 juin 1932, Monsieur Laplagne a accueilli le rassemblement Des amis les fleurs et la rose, soit 1000 visiteurs. « Cinq tramways partis du champ de foire [de Limoges] et cent autos [3] » avaient été affectés pour permettre de rejoindre la propriété. Régulièrement M. Laplagne met à disposition sa roseraie pour accueillir des évènements comme le congrès de la fédération des syndicats horticoles de France.
Partiellement détruite lors de l’hiver rigoureux de 1953, la roseraie n’en demeure pas moins un élément structurant du domaine. Sa mention constante dans les actes de gestion et de délimitation foncière témoigne de sa reconnaissance implicite comme composante patrimoniale du site lors de la donation de 1942. En 1969, lors de la fermeture du parc Laplagne, les essences florales sont transférées et réimplantées dans un premier temps au jardin de l’Evêché de Limoges, puis à la roseraie municipale dans les années 1980. Dès lors, il ne reste presque rien de la roseraie des Vaseix. Il faut attendre 2016 pour que l’on recrée la roseraie des Vaseix à l’identique de son état des années 1930 d’après des documents d’archives.
Sous l’impulsion d’Eric Gayout, coordinateur et formateur Filière Paysage au lycée, le projet de restauration du parc et de sa roseraie devient un véritable chantier-école (2016-2026) pour les quelques 110 étudiants de la filière aménagements paysagers. En 2025, à l’occasion des 100 ans de la roseraie, les élèves inscrits dans la démarche d’Histoire de Bahuts et ceux de la filière ont organisé des visites portant à la fois sur l’histoire du site et sur les aménagements paysagers.
L’implantation de l’enseignement agricole
Au moment de la donation Laplagne, l’enseignement agricole en Haute‑Vienne repose essentiellement sur des dispositifs dispersés : une école ménagère agricole ambulante, des cours postscolaires communaux, un enseignement par correspondance.... L’absence d’établissement fixe rend le domaine des Vaseix particulièrement attractif pour regrouper et structurer l’offre de formation agricole.
La commission des Vaseix, réunie le 11 février 1947, entérine les premières décisions d’aménagement. La maison de maître est affectée à l’école ménagère agricole : le premier étage accueille les logements du personnel enseignant, tandis que le second est transformé en dortoir. Une école d’agriculture saisonnière, dite école d’hiver, est également prévue.
Les deux établissements se partagent initialement les locaux en fonction des saisons, révélant une organisation spatiale fondée sur l’alternance des usages et l’adaptation au bâti existant.
Une convention signée le 12 juillet 1951 entre l’État et le Département permet la mise à disposition officielle des locaux. L’école ménagère ouvre en novembre 1954, puis l’école régionale d’agriculture est inaugurée le 5 janvier 1959 avec une première promotion de 26 élèves. Le site des Vaseix devient alors un pôle reconnu de formation agricole.
Les constructions scolaires nouvelles sont confiées à Louis Mandon‑Joly, architecte départemental formé aux Beaux‑Arts. Il assure la conception et la réalisation de l’ensemble des bâtiments de l’établissement agricole (écoles, pavillons de logements et équipements), en composant avec le parc existant mais en affirmant une logique fonctionnelle adaptée aux normes de l’enseignement agricole de l’après‑guerre.
Du lycée agricole au « Complexe des Vaseix »
La loi du 2 août 1960 relative à l’organisation de l’enseignement agricole transforme l’école régionale en lycée agricole à compter de 1963, tandis que l’école ménagère devient collège agricole féminin. Cette évolution s’accompagne d’une augmentation rapide des effectifs et d’une diversification des formations.
À la fin des années 1960, une seconde phase de construction est engagée avec le projet du « Complexe des Vaseix », visant à porter la capacité d’accueil à environ 500 élèves.
Dirigé par Louis Mandon‑Joly, assisté de l’architecte Raymond Lescure, le projet comprend amphithéâtre, gymnase, centre de restauration et logements. Toutefois, les contraintes budgétaires conduisent à des arbitrages successifs au détriment des aménagements paysagers.
Dans ce contexte de normalisation et de massification scolaire, la roseraie se trouve progressivement marginalisée. Les destructions climatiques de 1953, combinées à la pression fonctionnelle exercée par les extensions bâties, réduisent sa présence matérielle, bien qu’elle demeure un marqueur identitaire fort dans la mémoire des anciens apprenants et les archives du site.
L’histoire du lycée agricole des Vaseix illustre la transformation progressive d’un domaine privé enrichi par un projet paysager dans l’entre‑deux‑guerres en un complexe public d’enseignement agricole. La donation Laplagne de 1942 constitue l’acte fondateur de cette mutation, tandis que l’architecture scolaire conçue par Louis Mandon‑Joly en assure la matérialisation durable.
Auteure : Stéphanie Casenove
Notes
[1] On désigne par mère‑fontaine la fontaine ou le bassin considéré comme la source originelle d’un système hydraulique de jardin, d’où s’organisent et se distribuent les écoulements vers les autres dispositifs d’eau. Elle constitue un élément à la fois fonctionnel et structurant, souvent investi d’une valeur symbolique liée à l’origine et à la fécondité.
[2] Extrait Les Amis des Roses, revue de la Société française des roses, 3ème trimestre 1949, n°217. P.84. Coll. Privée
[3] Idem.
Ressources documentaires
Dossiers d'inventaire
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Roseraie municipale
DossierDossier d'oeuvre architecture
Roseraie créée en 1981 par le service des espaces verts de la ville de Limoges ...
Roseraie municipale
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Titre : Roseraie municipale
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Période : 3e quart 20e siècle
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Localisation : Haute-Vienne , Limoges , $result.adressePrincipale
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Date d'enquête : 2000
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Auteur du dossier : Chabrely Colette
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Copyright : (c) Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel
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