Leonard Chodźko : la sépulture oubliée d’un émigré polonais à Poitiers au 19e siècle
En marge de l’inventaire de la statuaire historique dans la Vienne, la sépulture d’un émigré polonais, Leonard Chodźko (1800-1871), a été découverte dans un cimetière de Poitiers. À l’image de Frédéric Chopin fuyant la Pologne et accueilli à Paris par George Sand, les membres fondateurs d’une Société démocratique polonaise créée en 1832 à Paris ont trouvé refuge à Poitiers entre 1834 et 1840. La tombe de Leonard Chodźko, intimement liée à cette histoire, permet de mettre en lumière cette page oubliée de la ville.
Carnet du patrimoine
Publié le 12 mai 2026
# Vienne, Poitiers
# Opération d'inventaire : hors opération
# Patrimoine funéraire
# 19e siècle
Une sépulture à l’épitaphe édifiante
Quelque peu perdue dans le cimetière de l’Hôpital-des-Champs de Poitiers, la sépulture de Chodźko porte l’épitaphe suivante : « Leonard Chodzko, né à Oborek en Litwani (Pologne) le 6 novembre 1800. Décédé à Poitiers le 12 mars 1870. Patriote et historien de la Pologne. Capitaine de la Garde nationale parisienne. Décoré de Juillet, aide de camp du Général La Fayette et bibliothécaire à l’Université de France » [1]. Chodźko fut historien, géographe et éditeur de travaux polonais de propagande. Sa publication la plus importante est son Histoire de la Pologne publiée en 1863. Mais pourquoi est-il venu finir ses jours à Poitiers ?
Un contexte historique particulier lié à la Pologne
À partir des années 1831-1832, à la suite de l’annexion en novembre 1830 d’une partie de la Pologne par la Russie, une émigration importante de Polonais (appelée Grande Émigration) se rend en France pour y trouver refuge. Issus principalement de la petite et de la moyenne noblesse, ces émigrés affluent par milliers en Europe de l’Ouest et sont répartis, pour ceux qui veulent rester en France, dans des villes désignées par le pouvoir central. Constituées en dépôts réservés aux militaires ou aux civils, ces villes sont, parmi les plus importantes en nombre, Avignon, Besançon, Bourges, Châteauroux, Poitiers mais aussi, bien sûr, Paris, ville considérée par les Polonais comme leur seconde capitale après Varsovie. Le 8 décembre 1831, un Comité national polonais est créé à Paris (à l’adresse du Comité La Fayette) par ces émigrés afin de mener à distance la lutte contre l’envahisseur russe et se placer sous la protection de l’État français. Parmi les membres fondateurs de ce comité, présidé par Joachim Lelewel (homme politique et patriote polonais), se trouve Leonard Chodźko. Très vite, certains de ses membres décident de fonder le 17 mars 1832 la Société démocratique polonaise, un organisme plus proche du peuple et désireux d’intervenir directement en Pologne. Mais le pouvoir central français, qui se méfie de toutes sortes d’agitations pouvant le menacer, et malgré le soutien inconditionnel du général La Fayette en faveur de la cause polonaise, sanctionne le Comité national en décembre 1832. Si plusieurs de ses membres sont assignés à résidence ou sont même expulsés du pays, ce comité se reconstitue à Poitiers, ville alors réputée pour son républicanisme.
Poitiers, ville refuge de la Société démocratique polonaise
En 1833, devant le sort réservé au Comité national polonais de Paris, la Société démocratique polonaise transfère à Poitiers son bureau exécutif et ses archives. Elle y attire non seulement de simples réfugiés polonais, mais elle accueille aussi des sympathisants acquis à sa cause et certains membres du Comité national. Elle fait alors l’objet d’une étroite surveillance de la part des autorités françaises, comme le montrent les nombreux rapports de police et les courriers échangés entre la Préfecture et le maire. Ainsi, ses membres sont dans l’obligation de remettre leurs passeports à leur arrivée, d’émarger régulièrement sur des registres afin d’attester de leur présence et de signaler le moindre de leurs déplacements. Quant aux simples réfugiés, ils bénéficient pour la plupart de subsides de l’État qui leur permettent de survivre.
Le Grand Manifeste de Poitiers
En septembre 1834, la Société démocratique publie à Poitiers deux manifestes virulents, l’un contre le tsar Nicolas Ier, l’autre contre le prince polonais Adam Czartoryski, coupable à ses yeux de trahison envers son peuple. Le 22 octobre 1835, le gouvernement fait saisir à Poitiers tous les documents et les archives de la Société chez son secrétaire, François Jasinski. Cette confiscation et les arrestations qui s’en suivent provoquent de la part de la Société une protestation vigoureuse envoyée au ministre de l’Intérieur, signée de 1290 membres. Enfin, le 4 décembre 1836, toujours à Poitiers, un important réquisitoire en faveur des Polonais est publié par huit membres éminents de la Société : Lucien Zacynski, Victor Heltman, Henri Jakubowski, Thomas Malinowski, Adolphe Chrystowski, Robert Chmielewski, Alexandre Molsdorf et Jean Népomucène Janowski. Connu sous le nom de « Grand manifeste de Poitiers », ce texte a été rédigé à la fois en polonais, en anglais et en allemand. Il a été aussi intégralement transcrit en 1839 par François-Vincent Raspail dans son livre De la Pologne, sur les bords de la Vistule et dans l’émigration.
Pays emblématique des Lumières et des droits de l’Homme, la France est la destination privilégiée des Polonais. Elle est celle qui a permis l’intégration des soldats polonais dans les armées napoléoniennes et a favorisé en 1807 la création du duché de Varsovie. En juillet 1833, Le Polonais, journal des intérêts de la Pologne publie son premier numéro sous les auspices de plusieurs Pairs de France et députés, dont le général de La Fayette. Héros de l’indépendance de l’Amérique aux côtés de Georges Washington et personnage clé en France lors de la révolution des Trois-Glorieuses en juillet 1830, La Fayette incarne les valeurs humanistes et de fraternité revendiquées par les émigrés polonais qui souhaitent se libérer du joug russe. En juin 1834, à la suite du décès de La Fayette, Stanislas Bratkowski prononce à Poitiers un éloge funèbre intitulé Discours à l’assemblée des Polonais du dépôt de Poitiers réunis pour célébrer la mémoire de La Fayette.
Le Poitou, terre d’accueil pour réfugiés
À partir de 1833 (et tout au long du 19e siècle, à l’image d’autres réfugiés venant d’Espagne ou d’Italie), les émigrés polonais affluent en nombre à Poitiers, mais aussi dans tout le Poitou, comme à Châtellerault, Loudun, Melle, Mirebeau, Montmorillon, Niort, etc. Certains d’entre eux, cultivés et diplômés, qui souhaitent s’intégrer à la vie locale, s’inscrivent principalement dans les facultés de Droit et de Médecine de Poitiers, ou à l’École des Beaux-Arts, tels Borkowski, Daruyez, Garnysz, Lasniewski, Otkiewicz ou Postempski. D’autres, simples réfugiés, se déplacent de ville en ville afin de trouver du travail. Des registres tenus par la préfecture attestent des déplacements de ces émigrés et de leur surveillance. Si de nombreux réfugiés ou membres de la Société démocratique sont accueillis chez l’habitant, certains contractent mariage à l’image de Stanislas Bratkowski qui se marie en 1835 à Poitiers avec Alphonsine Dauvin (le couple part ensuite à Nantes), de Casimir Borowski, typographe de métier, qui épouse en 1848 Clotilde Aubin, de Constantin Otkiewicz qui s’unit, à Melle, à Madeleine Naudeau, ou de Valéry Antony Gresser, docteur en médecine, qui se marie en 1845 à Gençay avec Anastasie Agier de la Touratière. D’après Pierre Billion, on dénombre entre 1836 et 1860 trente-deux mariages entre Polonais et Poitevines, et 92 enfants sont nés de ces unions.
Des Polonais qui ont fait souche en Poitou
Les Sochaczewski sont particulièrement représentatifs de ces Polonais qui ont fait souche en Poitou. Le premier du nom, François, s’est installé en 1839 à Poitiers où il épouse en 1847 Léontine Mauduyt. De leur union naîtront cinq enfants, qui essaimeront à leur tour dans le Poitou, notamment en Gâtine poitevine. Mais, antérieurement à cette date, les Mauduyt avaient déjà vu un autre Polonais entrer dans leur famille. En effet, la sœur de Léontine, Jeanne Églantine, s’était mariée en 1844 à un officier d’infanterie et docteur en médecine, Joseph Alexandre Napoléon Jablonski, avec qui elle a eu un fils, Jean, médecin réputé devenu par la suite adjoint au maire de Poitiers, dont une rue de la ville porte aujourd’hui son nom.
Qui est Leonard Chodźko ?
Issu d’une vieille famille noble originaire de Vilnius (Lituanie), Leonard Chodźko est né le 6 novembre 1800 à Oborek (actuelle Biélorussie). Il est le fils de Waleria Dekerk et de Ludwik Chodźko, député à la diète de Grodno. En 1819, après des études à la faculté de droit de Vilnius, il devient le secrétaire du prince Michel Ogiński (1765-1833). A la suite d’un voyage de quatre ans qui le conduit dans plusieurs pays d’Europe, il se fixe en 1826 à Paris où il commence une activité de littéraire et d’éditeur. Défenseur et propagateur de la Pologne à l’étranger, il écrit des dizaines d’ouvrages historiques, géographiques et statistiques. En 1845, il est engagé comme sous-bibliothécaire à la bibliothèque Sainte-Geneviève de Paris, puis comme bibliothécaire au ministère de l’Instruction Publique. Il perd ce poste pour des raisons politiques. Dégradé de trois niveaux, il se retrouve simple employé à la bibliothèque de la Sorbonne. En 1863, il publie son œuvre majeure, Histoire populaire de la Pologne, qui est éditée à quatorze reprises.
Chodźko prend part à la vie politique et sociale de son pays d’origine. En 1830, il organise la première manifestation politique en faveur de la Pologne à l’occasion de la date anniversaire de la naissance de Tadeusz Kosciuszko (héros de l’insurrection polonaise contre la Russie en 1794 et qui a participé à la guerre d’indépendance en Amérique), à laquelle participent Victor Hugo et le général de La Fayette. Capitaine de la Garde nationale auprès de ce dernier lors de la révolution de Juillet, il est blessé à une jambe. Après l’insurrection de la Pologne contre la Russie, il fait partie de la légation qui négocie les intérêts de la Pologne. On lui doit en grande partie la création du Comité franco-polonais placé sous la présidence de La Fayette.
Durant toute la durée de l’existence de ce comité, Chodźko en est l’archiviste et le secrétaire et il sert d’intermédiaire entre les émigrés et le comité. Éloigné de Paris sur ordre du pouvoir parisien, il revient dans la capitale au cours de la seconde moitié de l’année 1834. Il prend alors la décision de se consacrer uniquement aux travaux scientifiques. En juin 1846, les divisions internes du comité national polonais et son manque de moyens l’en font démissionner. Marié en 1834 à Olympe Maleszewska, Française d’origine polonaise, Chodźko rejoint en 1870 Poitiers lors de la déclaration de guerre contre la Prusse. Malade, il y meurt le 12 mars 1871.
Olympe Chodźko, une épouse qui tenait salon à Paris
Mariée en 1834 à Leonard Chodźko, Olympe Maleszewska (Paris, 1797-1889) est la petite-fille de Jean-Michel Venture de Paradis, orientaliste qui a accompagné comme interprète le général Bonaparte en Égypte. Auteur comme son mari d’ouvrages ou d’articles historiques sur la Pologne, dont elle défendait à ses côtés vigoureusement la cause, elle est connue pour avoir tenu un salon réputé à Paris, fréquenté par des réfugiés politiques et des hommes de lettres comme Alfred de Vigny. Elle est aussi connue pour avoir été l’amie de la comédienne Marie Dorval, de George Sand et de Flora Tristan. Cette dernière, l’une des premières féministes de son temps, aurait même été son amante, comme semble l’indiquer les nombreuses lettres échangées entre les deux femmes. Décédée à Paris en 1889, Olympe Maleszewska semble s’être séparée assez tôt de Leonard Chodźko, puisque celui-ci est venu mourir seul à Poitiers en 1871, probablement auprès d’amis qu’il s’était faits dans les années 1830-1840.
Auteur : Thierry Allard
Bibliographie
- Sur la Grande Émigration polonaise : https://fr.wikipedia.org/wiki/Grande_%C3%89migration
- Sur les Sochaczewski : https://www.gatinaisgeneal.org/michelf/histoires_particulieres/les_socha/0_les_socha.htm
- Bibliothèque polonaise de Paris: https://ibpp.eu/fr/a-propos-de-linstitut/a-propos-de-la-bibliotheque/
- Pierre Billion, Immigrations en Poitou-Charentes, mémoires de l’invisible, éditeur Autrement, Paris, 2010
- Françoise Porchet, Les réfugiés du département de la Vienne sous la monarchie de Juillet, mémoire de maîtrise, Université de Poitiers, 1972
- François-Vincent Raspail, De la Pologne, sur les bords de la Vistule et dans l’émigration, Paris, 1839
- Archives municipales de Poitiers, médiathèque François-Mitterrand, R 446(3) : dossier réfugiés polonais, 1832-1870 (244 pièces)
Notes
[1] La date de 1870 est une erreur probablement due au lapidaire, car Chodźko est bien décédé en 1871